Récits interactifs et écriture non linéaire

Tout texte sollicite l’interaction de son lecteur. En effet, le texte est en attente de sa lecture, de son actualisation par un lecteur. Un livre n’est pas fini avant d’être lu et en outre il n’y a pas deux lectures semblables.

La littérature écrite (papier) impose certes un sens de lecture puisqu’on lit du début à la fin, de gauche à droite et du haut jusqu’en bas. Mais la matérialité du livre papier permet de revenir en arrière, on peut aussi anticiper. Chaque lecture est différente. Quand on lit ou quand on regarde, on ajoute, on complète, ce que Marie-Laure Ryan appelle le principe de l’écart minimal : nous complétons ce que nous dit l’auteur, comme une production mentale qu’on ajoute au texte.

La principale forme de récit interactif : L’hypertexte

Nous allons voir que certaines œuvres interactives ont décidé d’accentuer la collaboration entre  lecteur et  auteurs. Ainsi nous allons aborder la notion d’hypertexte de fiction :

L’hypertexte en théorie littéraire est une des 4 grandes relations entre textes distinguées par Genette au sein de la transtextualité : « Toute relation unissant un texte B ( que l’on nomme hypertexte) à un texte antérieur A ( qui est l’hypotexte) sur lequel il se greffe d’une manière qui n’est pas celle du commentaire. » L’hypertexte est un texte dérivé d’un autre texte préexistant au terme d’une opération de transformation ou d’imitation.

Mais d’un point de vue technique, l’hypertexte est constitué d’hyperliens. Au moment où ont commencé à se développer les hyperliens, différentes options ont été explorées pour en tirer parti. Notamment, on a voulu s’en servir pour raconter des histoires d’un nouveau genre qu’on appelle « les hypertextes de fictions » qui au départ étaient conçues avec les logiciels hypercard et storyspace. Ces récits proposent une lecture non linéaire de fragments reliés par des liens, ce qui va  permettre à chaque lecteur de suivre un parcours unique au sein d’un même récit.

D’après Serge Bourchardon  on peut distinguer différents types de récits hypertextuels :

  •  Les récits cinétiques, qui exploitent conjointement dimension temporelle et dimension multimédia. La notion de mouvement est au cœur de leurs expérimentations.
  • Les récits « algorithmiques », qui poussent le côté aléatoire à ses limites puisqu’un texte différent est chaque fois généré en temps réel (ex : le roman policier génératif Trajectoires).
  • Les récits collectifs

Les promesses non-tenues

Les œuvres littéraires écrites sous forme hypertextuelle existent depuis les années 90. Ces premiers hypertextes ont suscité de grandes attentes. En effet, ils sont apparus comme une révolution pour l’écriture. On pensait que ça allait bouleverser la façon dont on écrivait des livres et cela apparaissait comme une libération des contraintes qui pesaient sur l’écriture. La promesse était celle d’une concrétisation et d’une  matérialisation d’un certain nombre de théories critiques sur la lecture (celles de Deleuze, de Derrida…).

En 2011-2013 les articles des grands penseurs de l’hypertexte  constatent « la mort de l’hypertexte ». Nous pouvons parler d’un futur qui ne s’est jamais produit. Ils ont rapidement connu des problèmes liés au médium, par exemple, le premier hypertexte de fiction important  était sur disquette et n’était plus lisible 5 ans plus tard.

Les caractéristiques de l’hypertexte

  • A-sequentialité : les  fragments peuvent être rencontrés à des moments différents par des lecteurs différents, et aucun parcours n’est semblable au précédent ou au suivant. L’hypertexte est dynamique, mouvant, ouvert. Le texte change, il n’est pas fixe.
  • Le lecteur comme auteur : chaque lecteur est en quelque sorte co-auteur de la version qu’il produit.
  • Le refus de la clôture : les hypertextes n’ont pas de début ou de fin préprogrammée. C’est le lecteur qui décide où et quand commencer et il s’arrête quand il en a envie. Il y a une libération  de la contrainte à devoir consommer un texte dans sa totalité.

Exemples : 

 

Louise Imagine & Isabelle Pariente-Butterlin, La croisée des marelles, Publie.net 

A quel point est-ce nouveau ou spécifique ?

Le texte écrit sur papier, linéaire, n’est pas non plus fini, dans la mesure où il propose des lectures toujours différentes. L’idée de l’ouverture finale correspond à quelque chose de déjà « classique » dans l’œuvre littéraire : Umberto EcoL’œuvre ouverte (1965) ici l’œuvre est toujours ouverte à l’interprétation. L’hypertexte n’est donc pas un bouleversement absolu du rôle de l’auteur et du lecteur mais correspond à une différence de niveau. Les textes non linéaires, fragmentés, accordent beaucoup plus de pertinence et d’importance aux interventions du lecteur. Cette différence, la littérature numérique la partage avec le jeu vidéo, où les parties seront différentes en fonction des choix des joueurs : on parlera de médias « ergodiques ».

Mais de tels textes existent hors de l’outil numérique. Il y en a qui existent sous deux formes parallèles, c’est-à-dire sous format numérique et papier. Dans les années 60, il y a une expérimentation sur la forme des textes. Nous pouvons prendre pour exemple : Cent mille milliards de poèmes de  Queneau (1961) et Marelle de Julio Cortázar (1963). Ces textes relevaient alors d’un travail sur la matérialité, mais Composition n°1 de Marc Saporta a ensuite fait l’objet d’une version électronique innovante.

Problèmes liés 

Ces littératures nous promettent une liberté absolue de parcours dans une œuvre mais il s’agit plus de désorientation. Le problème des versions papiers de Queneau, et de Saporta est qu’il s’agit davantage des concepts dont l’idée est fascinante mais pas prévus pour un usage. Et quand on a affaire à de l’hypertexte, un fragment est plus ou moins compréhensible selon le fragment qu’on a lu avant – on va ou non savoir qui est tel personnage, à quoi ils font référence quand ils parlent. Soit on repart en arrière, ou alors on continue. La plupart des liens étant « bidirectionnels », ils ne nous conduisent pas au même endroit à chaque fois et ne conduiront pas à un  texte clair avec ce qui précède. Plus on clique, plus ça se complique, et on se retrouve très vite loin du point de départ. On est plutôt comme dans un labyrinthe, il s’agit d’une  expérience de désorientation qui peut être ludique pendant un moment mais vite lassante parce qu’on ignore la portée de nos choix

Dans Afternoon, a story de  Michael Joyce nous retrouvons  un lien d’entrée principal,  souvent la même phrase au début « Il est possible que j’ai vu mourir mon fils ce matin ». La formule de départ est très floue. Il y a trois parcours de lecture possible.

Le pire c’est d’ignorer la fin alors que c’est le principe même de l’hypertexte parce que le plaisir qu’on prend à se faire raconter des histoires. Nous cherchons dans la fiction le sens de la fin puisque celle-ci sert à nous délivrer du pur passage du temps.

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