Code et formats courts, littérature du futur ?

Avec la montée en importance d’Internet dans la vie quotidienne, c’est une évolution qui a lieu à tous les échelons de la société. La littérature est un domaine qui ne fait pas exception et certains formats ont vu leur importance grandir ou renaître avec cette lente transition du physique au numérique. Anciennes formes ou nouveautés issues de la culture Internet, c’est une littérature nouvelle qui est apparue à travers les « formats courts », nécessité pour une plate-forme où l’information se veut accessible de manière ergonomique et rapide.

La poésie par le code

« Code is Poetry » ?

Tel est le slogan de WordPress, leader parmi les outils de création de sites webs avec ses 24.6%. Cette devise s’appuie sur des bases solides, le code informatique et la poésie partageant de nombreux points communs. A l’instar du poète décrit par Baudelaire dans L’Albatros, le code et le codeur partagent cette même incompréhension. L’opinion populaire ne voit encore le code que sous la définition de « code secret » ou de « cryptage ». Similairement, le codeur est donc victime du stéréotype du geek gauche et incompréhensible hors de son milieu.

Deux autres points communs entre poésie et code informatique se repèrent à travers la grande attention portée au placement des mots/commandes afin de maintenir une structure lisible et dépourvue de tout ajout superflu, mais aussi le processus créatif existant derrière chaque poésie/code. Il s’agit du point de vue exposé par Matt Ward à travers son article « The Poetics of Coding », publié au Smashing Magazine en 2010, insistant sur l’existence du codeur comme un « artiste inspiré » et « une nouvelle forme de poète ».
Il s’oppose radicalement à l’opinion de Jay Hoffmann, dans son article « Code Poetry » publié au Torque Magazine en 2012, qui préfère rapprocher code et poésie à travers leur organisation rigide. Pour lui, poésie comme code doivent créer une fluidité naturelle qui ne peut être expliquée ou comprise que de manière implicite. Nous avons donc deux approches, l’une défendant le côté sensible du code poétique, l’autre appuyant sur un certain élitisme.

Mais cette opinion n’est pas universelle, il paraît impossible pour certains que code et poésie soient similaires. C’est l’avis de Thomas Herzog, reprenant le slogan de WordPress pour son article « Code is Poetry ? », publié au Marketpress en 2013. Pour lui, le code ne peut être rapproché de la poésie car un codeur ne possède pas l’expertise d’un poète. Selon lui, le code n’est qu’un plan, un « matériau brut », qui ne peut donc être considéré comme une forme poétique.

Différents types de « Code Poetry »

Les défenseurs du code comme une forme de poésie ont développé différentes œuvres et modèles afin d’étayer leur argumentaire. A cette fin, ils empruntent bien souvent des modèles de poésie écrite et les adaptent au code informatique. De cette manière, ils prouvent la proximité entre ces deux modes d’écriture.

C’est le cas de Ishak Bertran, dans code {poems}, qui utilise le code à la manière d’un langage écrit. En utilisant les langages Java et C++, il crée un format de poésie moderniste avec une mise en page inattendue. Le but ici recherché est de briser les limites de la poésie contemporaine. Ce code n’est pas fait pour être exécuté mais uniquement pour être lu, comme une poésie plus classique. Il ne renverrait aucun résultat si il venait à être compilé.

Nous avons ensuite l’exemple de Camille Paloque-Bergès dans sa Poétique des Codes, un ouvrage théorique. Il utilise les Cent Mille Milliards de Poèmes de Raymond Queneau mais aussi les poèmes en calligramme, comme ceux d’Apollinaire, comme supports. En utilisant ces deux modèles et en les adaptant à l’usage du code, Paloque-Bergès prouve que ce dernier permet la génération automatique de poèmes à travers ses diverses commandes, mais qu’il peut aussi devenir un outil esthétique de par sa nature mystérieuse. Sous les formes exposées à travers cette œuvre, le code reste un exécutable qui n’a que peu de sens à la lecture seule.

C’est d’ailleurs le format de Camille Paloque-Bergès qui est le plus couramment utilisé dans les communautés de poètes-codeurs. La « norme » de ces communautés veut que le code n’ait de fonction poétique que si il est à la fois intelligible sous forme écrite mais aussi compilable. Le langage Perl est particulièrement utilisé dans ce cadre, son utilisation de mots courants le rendant abordable à un public plus large que celui des codeurs aguerris. Il a d’ailleurs donné son nom à son propre type de poésie numérique, la « Perl Poetry ».
On ressent donc une certaine forme de compétitivité et de défi personnel dans la poésie du code, celle-ci faisant d’ailleurs l’objet de concours dédiés comme le « Code Poetry Slam », à travers ces importantes contraintes. Mais cette difficulté à réaliser une poésie en code est d’autant plus bénéfique qu’elle développe une prise de conscience du potentiel des langages informatiques comme des moyens de communiquer à part entière, et non plus comme l’imbroglio stéréotypé de la culture populaire.

Les formats courts

Les formats courts sont un nom général que l’on utilise pour décrire la littérature Internet possédant une limite de mots. Ces formats ont été popularisés par les réseaux sociaux mais une grande majorité est issue de formats traditionnels, particulièrement propices à l’effet recherché. Malgré qu’ils utilisent de nombreux supports Internet, les formats courts sont souvent résumés sous le nom de « Twittérature », du fait de leur propension à être postés sur ce réseau social spécifique. Cette habitude de diffusion au grand public est d’ailleurs un point-clé des formats courts car ceux-ci ont pour vocation de représenter un défi social.

Ce choix d’utilisation des réseaux sociaux n’est cependant pas sans contraintes, ceux-ci étant souvent propriété de firmes américaines, donnant un pouvoir de modelage certain à l’opinion outre-Atlantique dans l’évolution des formats courts à travers le monde.

  • Haïkus : Issus de la tradition japonaise, il s’agit de poèmes de trois vers totalisant 17 syllabes, découpés en 5-7-5. Il s’agit d’un type de littérature philosophique, leur sujet étant exclusivement issus de réflexions contemplatives formulées avec une certaine beauté. La littérature moderne a rendu le format plus souple mais a gardé son fond philosophique.

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  • Maximes : Popularisées par La Rochefoucauld, il s’agit de réflexions provoquées par l’opposition d’idées contraires au sein d’une même phrase. Il s’agit encore une fois d’une format plus philosophique.

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  • Nouvelles en 3 lignes – 6 mots : Le premier format est attribué à Félix Fénéon, le second est supposément attribué à Ernest Hemingway. Ce format possède une stricte limite de 3 lignes ou de 6 mots qui ne peut être dépassée. Fénéon a popularisé le format de trois lignes sous une forme de faits divers comiques dans un journal. Le seul exemple d’une « nouvelle en 6 mots » attribuée à Hemingway (« A vendre, souliers de bébé, jamais portés ») laisse quant à elle imaginer une histoire plus tragique.

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Ces formats traditionnels ont inspiré des initiatives en ligne :

    • Les Flash Fictions, caractérisées par un afflux régulier de fragments d’une histoire. Le site 365tomorrows en est un exemple, publiant quotidiennement avec une limite d’environ 600 mots.
    • Les Tweets littéraires : parfois, ils se donnent la contrainte du tweet parfait ou « Twoosh », imposant d’utiliser EXACTEMENT les 140 caractères autorisés par le réseau social.

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Leur brièveté peut poser problème à la lecture, elle-même fragmentée – à cela, diverses réponses :

  • Les Œuvres autonomes sont majoritaires, consistant à faire tenir une œuvre complète dans les 140 caractères autorisés par Twitter.
  • Mais il existe aussi des Twitteromans ou « Twillers », représentant des œuvres originales complètes réalisées par le post de Tweets successifs.
  • Enfin la Twittérature peut être éditée, et ainsi conservée, mais est-ce encore de la twittérature ? Car elle consiste à résumer entièrement une œuvre de grande littérature en un Tweet, en utilisant un langage moderne.

Il existe également en France un concours de formats courts (Twittérature) en science-fiction, le Prix Pépin, consistant à créer une œuvre en 300 caractères maximum.

A travers tous ces formats, nous pouvons remarquer qu’il existe plusieurs caractéristiques qui motivent à la création de formats courts :

  • La dimension exclusivement sociale de cette littérature est une preuve d’émulation. Le créateur cherche à se mettre en concurrence positive avec les autres. Il crée ainsi un imaginaire collectif et des références partagées qui pourront créer des amorces plus facilement compréhensibles.
  • L’importance des contraintes dans la création des formats courts suppose également une recherche de la performance. Le défi représenté par les nombreuses limites demande au créateur de fournir des œuvres brèves mais possédant un impact puissant.
  • Les contraintes supposent également une recherche de l’esthétique. En effet, la limite de mots ou caractères imposés invite à éliminer le superflu au profit d’une information plus stylisée.

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