Les digital natives à l’aube d’une révolution du monde du travail

Les digital natives, cette « génération » née avec le numérique entre les années 90 et 2000, ont grandi avec l’idée que le plus important est de trouver un métier qui leur plaît et surtout qui leur permet de s’épanouir en tant qu’individu. Fini le temps de l’entreprise traditionnelle avec sa hiérarchie verticale et ses horaires fixes, aujourd’hui les jeunes veulent un job attrayant, enrichissant et aux horaires flexibles. Comment expliquer ce changement opéré par le numérique sur le mode de fonctionnement des jeunes au sein des entreprises ?

©Tim Gouw

Un monde en mutation

Nous vivons aujourd’hui une époque incertaine, en prise aux instabilités économique et politique, et où tout change très rapidement. Michel Serres, philosophe et historien des sciences, annonce d’ailleurs une troisième révolution avec le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies (qui suit le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé) lors d’un entretien avec Pascale Nivelle pour Libération. Il met en avant les bouleversements engendrés par ce « nouveau monde » où tout est à réinventer.

La finance, la politique, l’école, l’Eglise… Citez-moi un domaine qui ne soit pas en crise ! Il n’y en a pas. Et tout repose sur la tête de Petite Poucette, car les institutions, complètement dépassées, ne suivent plus. Elle doit s’adapter à toute allure, beaucoup plus vite que ses parents et ses grands-parents. C’est une métamorphose !

Michel Serres n’est pourtant pas pessimiste quant à ces transformations. Il rappelle notamment que le monde actuel n’est pas si catastrophique qu’on le pense, surtout lorsqu’on le compare à celui du siècle dernier qui a connu la Shoah ou la bombe atomique par exemple. Nous vivons certes dans un univers assez instable, pour autant on ne peut pas dire que les digital natives des pays occidentaux ont réellement connu la faim, la soif, le froid, ou bien encore la guerre. Ils appartiennent à un monde numérique qui semble avoir tout à leur offrir dont un accès universel et sans précédent aux personnes, lieux et savoirs.

Rendez-vous compte que la planète, l’humanité, la culture sont à la portée de chacun, quel progrès immense ! Nous habitons un nouvel espace… La Nouvelle-Zélande est ici, dans mon iPhone ! J’en suis encore tout ébloui !

Ce que Michel Serres tente de nous démontrer, c’est que notre monde n’est plus le même qu’il y a cinquante ans et qu’il est donc nécessaire de prendre cela en compte pour mieux comprendre et appréhender les attentes de ces digital natives. Ils n’ont pas connus les horreurs de la guerre, mais ils restent en proie à d’autres problèmes (engendrés notamment par la digitalisation massive de nos pratiques) qui changent leur vision du monde.

Quel impact au sein des entreprises ?

La « motivation » des digital natives n’est plus la même que leurs prédécesseurs. On assiste aujourd’hui à un véritable changement des codes et des modes de vie. Oubliez la frontière entre vie personnelle et professionnelle, les digital natives ultra-connectés sont à la recherche d’un emploi où ils pourront effectuer leur travail tout en réalisant un achat en ligne ou en répondant à leurs mails privés. Niveau technologie et communication, ils veulent pouvoir utiliser les mêmes outils que ceux qu’ils utilisent à la maison : réseaux sociaux, messagerie instantanée, cloud, vidéoconférence… Il leur faut des échanges innovants, rapides et surtout efficaces.

Enfants du monde libéral, ils aimeraient également que l’on prenne en compte leurs spécificités, leur individualité. Ils s’estiment ainsi plus productifs lorsqu’ils sont plus libres de leurs actions. Ils veulent mettre en avant leur passion et leurs idées. À l’instar de Michel de Montaigne, les digital natives se veulent des têtes bien faites plutôt que bien pleines.

Dans cette perspective, il n’est donc pas surprenant que les entreprises plus traditionnelles aient du mal à suivre. Dans un article pour Le Temps, Amanda Castillo (spécialiste des domaines des ressources humaines, de l’emploi et de la formation) nous fait part du constat suivant :

Les recruteurs leur reprochent notamment de ne pas avoir la « culture de l’effort » (…) mais aussi d’être des zappeurs compulsifs, incapables de se concentrer sur une tâche. Pour 53% des dirigeants d’entreprises, les « Millenials » sont difficiles à recruter et à fidéliser.

Toutefois, les entreprises ont tout intérêt à s’y adapter car d’ici 2025, environ 76% de la main d’œuvre sera composée de digital natives. Il serait donc intéressant d’envisager de mettre en place une hiérarchie plutôt horizontale ainsi que de reconsidérer les espaces et les outils de travail. Il y a également toute une réflexion à mener quant aux égalités salariales, au développement durable et à toutes ces valeurs qui tiennent de plus en plus à cœur des jeunes de notre époque.

Attention cependant à ne pas tomber dans l’excès ! Mathilde Ramadier, ancienne employée dans différentes startups, a fait part récemment dans un article de Rue89 (en lien avec son ouvrage Bienvenue dans le nouveau monde, comment ai-je survécu à la coolitude des startups ?) du double visage de ce type d’entreprise. Pour elle, les startups ne seraient que des versions déguisées de l’entreprise traditionnelle.

Derrière la mise en scène millimétrée et la success story que l’on nous vend sur Instagram, il y a un monde brutal pour les individus, raconte-t-elle. La révolution (ou plutôt « disruption ») annoncée n’en est pas une. Le bon vieux modèle de l’exploitation du travail par le capital est toujours là, où le rabaissement des individus est la norme et le sexisme rien de très grave. Les tâches sont abrutissantes, l’urgence est la règle, l’encadrement omniprésent, les sourires artificiels… et les psychanalystes riches !

Alors la startup, monde rêvé ou ultralibéralisme cynique ?

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