Lecteurs, moteur d’évolution de la critique ?

A travers Internet, c’est une nouvelle dimension qui a été donnée au partage de l’information. L’avis de l’autre, de la société, a toujours joué une place importante dans nos choix en tant qu’individu et il est d’autant plus accessible à travers ce média en expansion. La limite entre les professionnels et les amateurs est maintenant floue, l’avis lui-même importe plus que l’expertise de celui qui le fournit, et les lecteurs semblent lentement remplacer les experts comme références dans le domaine de la littérature. Démocratisation de l’expertise ou opposition à des professions établies, la critique a dans tous les cas un visage nouveau.

Les réseaux sociaux de lecteurs

Le paysage de l’expertise a fortement changé avec l’arrivée d’Internet. Là où il fallait auparavant se contenter d’avis de professionnels reconnus ou de proches lors du choix d’un livre, le Net a ouvert la critique littéraire au monde entier. Il est aujourd’hui plus courant de se renseigner sur un site que consulter une revue littéraire. Une méthode de notation particulièrement appréciée a vu le jour à travers les systèmes de « ratings », permettant d’avoir un avis au premier coup d’œil à travers une note ou un nombre d’étoiles attribués à l’œuvre recherchée.

Cette évolution a entraîné la création de réseaux sociaux dédiés, qu’ils soient indépendants (Tels que Babelio ou Booknode) ou gérés par des plateformes d’éditeurs (« Lecture Academy » de Hachette, « On lit plus fort » de Gallimard, etc…). Il est cependant notable que les réseaux des plateformes d’édition sont entièrement dédiés au catalogue des plateformes gérantes, limitant l’étendue des avis qu’il est possible d’y recueillir.

Malgré cette différence, ces réseaux sociaux ont une communauté sensiblement similaire d’après une enquête menée par Louis Wiart : Le profil type est une femme de moins de 25 ans, qualifiée de grande lectrice (Plus de 20 livres par an), fréquentant d’autres réseaux sociaux. Un bilan plus mitigé est cependant fait sur l’approche du numérique au sein de ce profil, 60% des lectrices ne lisant que des livres imprimés.

Une autre caractéristique de ces réseaux sociaux se trouvent dans leur utilisation d’algorithmes de reconnaissance. L’utilisateur est « traqué » par le site, ses préférences enregistrées, afin de pouvoir lui fournir les résultats les plus pertinents lors de recherches futures. Le lecteur est ainsi moins absorbé par un travail de recherche et peut investir le temps récupéré dans la lecture ou la critique d’œuvres présentes sur le réseau.

Les réseaux sociaux de lecteurs fonctionnent d’après le principe du « tableau noir », théorisé par Michel Gensollen dans son article “Des réseaux aux communautés : la transformation des marchés et des hiérarchies”. Ce modèle a été théorisé d’après deux autres modèles utilisés sur Internet : celui du média de masse, et celui des relations interpersonnelles. Le modèle « média de masse » s’est avéré être trop peu précis pour être utilisé par les réseaux de lecteurs, se concentrant sur l’offre d’une grande variété d’informations peu spécialisées à un grand public, alors que le modèle « relations interpersonnelles » s’est avéré trop restrictif car dépendant entièrement sur des interactions continues entre les membres de la communauté.

Le modèle « Blackboard », quant à lui, mélange ces deux modèles en offrant une base de données à laquelle une communauté peut contribuer autant par l’ajout que la consultation des contenus présents sur celle-ci, pour peu que les contributeurs aient déjà une connaissance du sujet du site utilisant ce modèle.

Structures d’interaction : graphe, média et communautés (©Michel Gensollen)

Les nouvelles formes de critique

Ce changement de l’accès à la culture n’a pas donné naissance qu’à des communautés. Des amateurs isolés ont aussi profité de la démocratisation de la critique pour créer leurs propres médiums de partage. Ces nouvelles formes sont diverses en forme comme en fond, mais toutes reçoivent un avis défavorable de la part de la critique professionnelle, les considérant comme des jugements subjectifs plus que de véritables critiques réfléchies. Il y a donc un véritable clivage entre professionnels et amateurs, une remise en question de la légitimité des avis apportés.

Faisant office de juste milieu entre critique amateur et professionnelle, les blogs de lecteurs offrent des critiques plus étendues que celles offertes sur les réseaux sociaux. Ayant des sujets précis, ils peuvent se permettre une critique plus approfondie de celui-ci dans un milieu dominé par des professionnels. Ils ne cherchent cependant pas à se revendiquer comme une alternative à la critique professionnelle mais plutôt comme un média destiné à une communauté tout autre, plus large mais moins ciblée. Cette prise de conscience est sans aucun doute due à la facilité d’accès des blogs, pouvant être crées gratuitement et facilement par n’importe qui sur des sites tels que Overblog ou même WordPress, et a permis l’établissement d’une relation de coprésence plutôt que de concurrence. Cette relation a d’ailleurs permis l’essor des blogueurs, ceux-ci se voyant sollicités par des professionnels pour faire la publicité auprès de leur public. Il n’en reste pas moins que la critique des blogueurs reste souvent sous-estimée, toujours considérée comme un cran en dessous de la critique professionnelle par la société.

Cependant, malgré ce rabaissement des amateurs face aux professionnels, les blogs possèdent un avantage dans leur exploitation de niches thématiques, laissées à l’abandon par la critique professionnelle. C’est le cas de la littérature de genre, majoritairement celle s’adressant aux « young adults » (Fantasy, romance, etc…), un domaine non représenté par la critique professionnelle et donc entièrement dépendant des amateurs.

Une autre forme de critique profitant de l’essor d’Internet est le phénomène des « Booktubers ». Originaires de blogs de lecture, ces créateurs de contenus fournissent des lectures d’œuvres sur la plateforme « Youtube », agrémentées de critiques et commentaires, alliant ainsi les différents médias pour créer une expérience différente et inédite. L’utilisation de la vidéo et de la voix permet une accessibilité à un public large, similaire à celui du livre audio, qui se développe de plus en plus. Des exemples de ces « Booktubers » utilisant plusieurs médias seraient Margaud Liseuse et son blog associé, ou la chaîne NiNe et son Twitter. Il est bon de remarquer que les Booktubers ne se limitent pas uniquement à la lecture et à la critique de livres, mais prennent aussi part à des interviews avec des auteurs dont ils ont lu les œuvres afin d’offrir un point de vue plus étendu en l’exposant au créateur. C’est par exemple le cas de Margaux Liseuse, dans ses interviews « L’Auteur du Mois ».

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